Biennale de Québec

Briser la glace, apprendre à collaborer

Publié le 14 avril 2026

À l’heure des bouleversements climatiques, comment repenser nos manières d’habiter le monde — et de collaborer avec lui? À travers la thématique Briser la glace / Splitting Ice, Manif d’art 12 explore la glace, l’eau et le dégel comme des réalités à la fois matérielles, sensibles et politiques. La table ronde Comment collaborer en temps d’humanités fondantes et liquides? prolonge cette réflexion en croisant art, recherche, design et écologies du vivant.

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Comment collaborer en temps d’humanités fondantes et liquides?

Il y a des mondes qui semblent stables jusqu’au jour où ils ne le sont plus.

La glace fond. Les berges reculent. Les eaux se troublent. Les saisons ne racontent plus tout à fait la même histoire. Ce qui paraissait immuable devient mouvant, poreux, incertain. Mais lorsque les milieux se transforment, ce ne sont pas seulement les paysages qui changent. Ce sont aussi nos façons de les habiter, de les traverser, de les comprendre — et d’entrer en relation avec eux.

C’est précisément l’une des grandes forces de Briser la glace / Splitting Ice, la thématique imaginée par Didier Morelli pour Manif d’art 12 – La Biennale de Québec. Dans le texte de présentation de cette édition, Morelli ne traite pas l’hiver comme une simple ambiance ou un décor. Il y fait plutôt de la glace, de la neige, de l’eau, du froid et du dégel des réalités sensibles et politiques, capables de révéler les tensions entre les corps, les territoires, les mémoires et les crises environnementales contemporaines. La Biennale présente ainsi cette édition comme une réflexion sur les transformations de notre rapport à l’hiver, à l’eau et au vivant, à l’échelle du Québec comme du monde.

Cette intuition est précieuse. Car si la glace fond, ce n’est pas seulement une surface qui disparaît. C’est une condition qui se modifie. Un rapport au monde qui se déplace. Une manière de sentir, de circuler, de transmettre, de survivre parfois, qui doit être repensée.

 

Quand la matière devient relation

 

Dans Briser la glace, la glace n’est jamais seulement un motif visuel. Elle agit comme une matière relationnelle. Elle rappelle que rien n’est entièrement figé : ni les territoires, ni les récits, ni les liens qui nous attachent au vivant.

Plusieurs œuvres de la Biennale rendent cette instabilité perceptible. Chez Jessie Kleemann, la glace apparaît comme une présence à la fois poétique, monumentale et respirante, une matière qui ne se laisse pas réduire à une image froide du Nord. Dans la programmation de la Biennale, son univers est d’ailleurs associé à des formes translucides et mouvantes, où l’iceberg devient moins un symbole qu’un corps fragile, traversé par la lumière et la transformation.

Chez Maureen Gruben, la matière est inséparable du territoire inuit, de ses usages, de ses continuités culturelles et des urgences climatiques qui le traversent. La Biennale présente sa pratique comme profondément ancrée dans l’Arctique, attentive aux effets du pergélisol, aux droits de chasse et à la relation entre environnement, mémoire et communauté. Ici, le territoire n’est pas un simple lieu d’observation. Il est un espace vécu, traversé par des savoirs, des dépendances, des responsabilités et des transformations concrètes.

Avec Couzyn van Heuvelen, ce sont des objets liés à la chasse et à l’autonomie alimentaire inuit qui changent d’échelle et de statut. Dans Avataq et Nitsiit, l’artiste transforme flotteurs et hameçons en formes sculpturales monumentales. Rappelons qu’un avataq est un flotteur traditionnel attaché au harpon, ici réinterprété avec des matériaux contemporains, tandis que les Nitsiit reprennent la forme d’hameçons de pêche. En les agrandissant ainsi, van Heuvelen ne parle pas seulement d’objet ou de forme : il remet au premier plan des technologies relationnelles, conçues pour nourrir, orienter, flotter, survivre, entrer en lien avec un milieu.

L’exposition de Jordan Bennett ouvre encore une autre voie. À travers la pêche sur glace, elle rappelle que les environnements hivernaux ne sont pas seulement des paysages à contempler ou des milieux en péril. Ils sont aussi des lieux de transmission, de communauté et d’oralité. Pour l’artiste, la pêche sur glace concerne autant la communication, les discussions et les histoires partagées que l’acte de pêcher lui-même. Cette perspective est essentielle : elle déplace la question écologique vers celle de la relation, du temps accordé au territoire et de la continuité culturelle.

Ce que la Biennale nous apprend à voir

Ce qui relie ces œuvres, malgré la diversité de leurs formes et de leurs contextes, c’est une même attention à ce que les milieux font aux corps — et à ce que les corps, en retour, révèlent des milieux.
Dans la Biennale imaginée par Didier Morelli, l’eau, la glace et le territoire ne sont pas de simples thèmes. Ce sont des agents de transformation. Ils déplacent les regards. Ils troublent l’idée d’une séparation nette entre nature et culture, entre décor et histoire, entre sensation et politique. Le texte curatorial le dit clairement : Briser la glace engage une réflexion sur la fonte des neiges, le réchauffement des mers, la pollution des nappes phréatiques, le recul des côtes et la raréfaction des eaux douces, mais toujours à partir d’une question incarnée : comment nos corps traversent-ils ces bouleversements?
C’est là que la Biennale devient particulièrement actuelle. Elle ne se contente pas d’illustrer la crise climatique. Elle montre que cette crise transforme aussi les conditions mêmes de la relation. Lorsque les milieux se dérèglent, lorsque les systèmes hydrologiques changent, lorsque les repères territoriaux se fragilisent, il faut aussi repenser nos manières de collaborer, d’écouter, de prendre soin, de faire monde ensemble.

De l’exposition à la table ronde

C’est dans ce prolongement que s’inscrit la table ronde Comment collaborer en temps d’humanités fondantes et liquides?, présentée le jeudi 16 avril 2026, de 17 h à 19 h, à l’Espace Quatre Cents, en collaboration avec le CELAT. Les thématiques annoncées — fonte des glaciers, transformations du territoire, crise climatique, enjeux hydrologiques, relations entre humains et non-humains, pratiques artistiques, écologies sensibles, nouvelles formes de collaboration et de soin — prolongent directement les questions soulevées par la Biennale.

Ce qui rend cette rencontre particulièrement forte, c’est qu’elle ne juxtapose pas simplement des expertises. Elle met en présence des pratiques et des savoirs qui, chacun à leur manière, travaillent déjà les zones de contact entre climat, territoire, art, design, communauté et vivant.

Marie-Hélène Roch, qui organise et anime la table ronde, développe une pratique écoféministe au croisement de l’art-action et des humanités environnementales, avec un intérêt marqué pour la nordicité urbaine, les transformations environnementales, les imaginaires et les affects contemporains. Caroline Aubry-Wake étudie les interactions entre neige, glaciers et eaux souterraines dans un contexte de changements climatiques. Caoihme Isha Beaulé travaille le design comme pratique relationnelle, attentive à la confiance, à la décolonisation et aux dynamiques de collaboration en milieux complexes. Mariah Erkloo, originaire de Mittimatalik au Nunavut, explore les liens entre eau, territoire et communauté, tout en faisant entendre des perspectives inuit sur les changements climatiques et la continuité culturelle. Marie-Hélène Graveline s’intéresse à l’adaptation aux aléas hydroclimatiques et à la résilience des communautés. Jessica Houston développe une pratique à l’intersection de l’art, de l’écologie et de la justice environnementale. Enfin, Anne-Isabelle Léonard travaille sur l’impermanence, les espaces de transition et la relation au vivant.

En les réunissant, la table ronde déplace la question de la collaboration. Collaborer, ici, ne signifie plus simplement travailler ensemble entre humains, ni mettre en commun des expertises disciplinaires. Il s’agit plutôt d’apprendre à penser avec des territoires en transformation, avec des systèmes d’eau fragilisés, avec des savoirs situés, avec des formes de vie et d’intelligence qui excèdent l’humain.
Penser avec le vivant, et non seulement sur lui

Cette distinction est importante. Pendant longtemps, les discours sur l’environnement ont souvent placé le vivant à distance : comme objet d’étude, comme ressource à protéger, comme crise à gérer. Or, les œuvres de Briser la glace comme la table ronde du 16 avril proposent autre chose. Elles suggèrent qu’il faut désormais penser avec le vivant, et non seulement sur lui.
Cela suppose une autre qualité d’attention. Une autre idée de la relation. Peut-être aussi une autre idée du savoir lui-même.

Les territoires ne sont pas muets. Les eaux ne sont pas de simples données. Les objets, les gestes, les récits et les œuvres transportent des mémoires, des usages, des formes de connaissance. Ce que la Biennale rend sensible, c’est justement cette épaisseur relationnelle du monde. Et ce que la table ronde vient ouvrir, c’est un espace où cette intuition peut être pensée collectivement, depuis des voix et des pratiques différentes.

Pourquoi cette rencontre importe maintenant

À l’approche de la fin de l’exposition centrale, cette rencontre apparaît comme une occasion précieuse d’approfondir l’une des intuitions les plus fortes de la Biennale : lorsque les milieux changent, nos manières d’entrer en relation doivent elles aussi se transformer.

Briser la glace, ici, ne signifie pas seulement traverser un paysage hivernal ou observer le dégel. Cela signifie aussi ouvrir un espace de rencontre dans un monde fragilisé. Apprendre à collaborer autrement. Reconnaître que les réponses à venir devront être à la fois sensibles, situées, interdisciplinaires — et profondément attentives aux interdépendances qui nous lient aux autres, aux territoires et au vivant.

La table ronde Comment collaborer en temps d’humanités fondantes et liquides? aura lieu le jeudi 16 avril 2026, de 17 h à 19 h, à l’Espace Quatre Cents, en collaboration avec le CELAT.

 

 

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