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Comment deux femmes pionnères de la performances abordent le sujet du territoire ?
Publié le 7 avril 2026
À l’approche des deux dernières semaines de l’exposition centrale de Manif d’art 12 – La Biennale de Québec, les œuvres de Pia Arke et de Françoise Sullivan méritent qu’on s’y attarde. Réunies dans un même parcours, elles font dialoguer deux artistes majeures qui ont, chacune à leur manière, profondément marqué l’histoire de la performance et des arts visuels. Chez l’une comme chez l’autre, le territoire n’est jamais un simple décor : il devient un espace vécu, traversé par le corps, chargé de mémoire et de sens.
Deux femmes pionnières, deux façons d’habiter le territoire
Si leurs pratiques émergent dans des contextes très différents, Pia Arke et Françoise Sullivan partagent une intuition forte : on ne comprend pas un lieu seulement en le regardant. On le comprend aussi en le parcourant, en s’y inscrivant, en se mesurant à lui. Cette relation directe entre le corps et l’espace est au cœur de leurs œuvres, mais aussi de leur apport à l’histoire de l’art. Françoise Sullivan est reconnue comme une figure pionnière de la danse moderne et de la performance au Canada, tandis que Pia Arke occupe aujourd’hui une place grandissante dans l’histoire de l’art contemporain pour la puissance avec laquelle elle a abordé les questions de colonialité, de mémoire et d’identité au Groenland.
Pia Arke : reprendre prise sur le territoire
Née en 1958 d’une mère groenlandaise inuit et d’un père danois, Pia Arke a développé une œuvre à la croisée de la photographie, du texte, de la vidéo, de la performance et du collage. Le Louisiana Museum souligne que sa double appartenance a servi de point de départ à une pratique à la fois poétique et critique, tournée vers l’histoire coloniale danoise et ses effets sur les représentations du Groenland. KW Institute of Contemporary Art rappelle aussi qu’elle a exploré, de la fin des années 1980 au début des années 2000, les liens complexes entre mémoire, espace, identité et histoire coloniale.
Dans Arctic Hysteria (1996), présentée à l’exposition centrale, Arke met son propre corps en relation directe avec une image du paysage groenlandais. Le Nuuk Art Museum décrit la vidéo ainsi : nue, l’artiste rampe, se roule et évolue sur une photographie en noir et blanc d’un paysage du Groenland, qu’elle finit par déchirer. Ce geste est central. Il ne s’agit pas seulement d’occuper l’image, mais de la troubler, de la contester, de refuser la distance froide avec laquelle tant de territoires ont été regardés, classés et racontés depuis l’extérieur.
C’est aussi ce qui donne à l’œuvre sa portée historique. Pia Arke n’a pas seulement produit des images marquantes : elle a contribué à déplacer la manière dont l’art peut traiter le paysage nordique. Chez elle, le territoire n’est pas une étendue vide ou une surface neutre. Il est lié à des récits, à des rapports de pouvoir, à des silences transmis. Son œuvre est aujourd’hui de plus en plus reconnue à l’international pour cette capacité à faire du paysage un lieu de mémoire et de résistance.
Françoise Sullivan : marcher, danser, inscrire le corps dans le monde
Françoise Sullivan, née en 1923, est l’une des figures majeures de l’art canadien. L’Institut de l’art canadien la décrit comme une artiste pionnière, à la fois danseuse, performeuse, sculptrice, peintre et artiste conceptuelle. Signataire de Refus global, elle a développé sur plus de soixante-dix ans une pratique profondément marquée par le mouvement, l’improvisation et la relation entre l’art et son environnement. Son importance dans l’histoire des arts visuels tient justement à cette liberté de circulation entre les disciplines, à une époque où ces frontières étaient beaucoup plus rigides.
Avec Danse dans la neige (1948), ici visible à travers l’album tiré en 1977, Sullivan pose un geste fondateur. L’Institut de l’art canadien rappelle que cette danse improvisée s’inscrit dans un cycle consacré aux saisons et qu’au lieu de performer en studio, elle choisit de danser dehors, sans public, en relation directe avec la neige, le froid et le paysage. Ce déplacement est décisif : le territoire n’est plus le fond d’une œuvre, il devient son partenaire. Le corps n’y illustre pas un lieu, il l’éprouve.
Si cette œuvre demeure si marquante, c’est aussi parce qu’elle compte parmi les gestes précoces qui ont ouvert la voie à la performance au Québec. Sullivan y affirme déjà quelque chose de radical pour son époque : qu’une œuvre peut naître d’une action éphémère, d’un dialogue entre un corps et un milieu, et que cette rencontre peut ensuite exister dans l’histoire de l’art par la photographie, l’archive et la mémoire.
Cette relation entre déplacement et territoire se poursuit dans Promenade parmi les raffineries / L’arrêt (1973). Dans cette œuvre, Sullivan quitte le paysage enneigé pour un environnement industriel de l’est de Montréal. Des sources liées à son œuvre indiquent qu’il s’agit d’une performance improvisée documentée par la photographie, dans laquelle la marche devient un aspect central de sa pratique. L’Institut de l’art canadien souligne qu’en 1973, elle se fait photographier alors qu’elle explore un parc industriel de raffineries pétrolières, tandis que le site consacré à son œuvre précise que la série comprend des tirages argentiques accompagnés de textes de l’artiste.
Ici encore, Sullivan transforme le territoire en expérience. Mais ce territoire n’a rien d’idyllique. C’est un lieu marqué par l’industrie, par l’économie, par les transformations sociales et environnementales de son époque. Le geste de marcher, de s’arrêter, de se faire photographier dans cet espace, devient alors une manière d’enregistrer autrement le réel. Cette attention au monde concret, urbain ou industriel, fait aussi partie de son héritage dans les arts visuels : avoir montré que la performance pouvait être un outil sensible pour lire un paysage contemporain.
Crédits photos:
Danse dans la neige, 1948-1977.
Album comprenant: 17 épreuves offset, 1 sérigraphie, texte
Performance: Françoise Sullivan
Photographies: Maurice Perron
Sérigraphie: Jean Paul Riopelle
Documentation : Ivan Binet
Avec l'aimable collaboration de la Galerie Simon Blais.
Deux approches, une résonance profonde
Tout semble, au départ, distinguer Pia Arke et Françoise Sullivan. Arke travaille depuis l’histoire coloniale du Groenland, la mémoire familiale et la critique des représentations imposées. Sullivan, elle, développe très tôt une pratique du mouvement, de la marche et de l’improvisation en dialogue avec les saisons, la ville ou les sites industriels. Pourtant, leurs œuvres se rejoignent dans une même conviction : le territoire ne peut pas être séparé du corps qui l’habite.
Chez Arke, le territoire est une surface de tension, traversée par l’histoire, le désir de réappropriation et le refus du silence. Chez Sullivan, il devient un espace d’expérience, de présence et d’attention. L’une confronte, l’autre traverse. L’une déchire l’image, l’autre inscrit le mouvement dans le monde. Toutes deux, cependant, ont contribué à élargir durablement le langage des arts visuels en y faisant entrer le geste, le déplacement, l’environnement et le corps comme formes de pensée.
Pourquoi les revoir maintenant
Dans les dernières semaines de l’exposition centrale, ces œuvres prennent une résonance particulière. Elles nous rappellent que les questions de territoire ne concernent pas seulement la géographie. Elles touchent aussi à la mémoire, à l’identité, aux récits qui façonnent les lieux et à la manière dont les corps y prennent place. Revoir Pia Arke et Françoise Sullivan aujourd’hui, c’est redécouvrir deux artistes pionnières qui ont ouvert des voies essentielles dans l’histoire de l’art, tout en proposant des œuvres qui parlent encore très directement à notre présent.
Il reste deux semaines pour découvrir leurs œuvres à l’exposition centrale de Manif d’art 12 – La Biennale de Québec.
Bibliographie
- Art Canada Institute. Françoise Sullivan. Sa vie et son œuvre. Toronto, Art Canada Institute, s. d. Site web consulté le 7 avril 2026.
- Gérin, Annie. « Biographie ». Dans Françoise Sullivan. Sa vie et son œuvre. Toronto, Art Canada Institute, s. d. Site web consulté le 7 avril 2026.
- Gérin, Annie. « Importance et questions essentielles ». Dans Françoise Sullivan. Sa vie et son œuvre. Toronto, Art Canada Institute, s. d. Site web consulté le 7 avril 2026.
- Gérin, Annie. « Danse dans la neige, 1948 ». Dans Françoise Sullivan. Sa vie et son œuvre. Toronto, Art Canada Institute, s. d. Site web consulté le 7 avril 2026.
- KW Institute for Contemporary Art. Pia Arke: Arctic Hysteria. Berlin, KW Institute for Contemporary Art, 2024. Site web consulté le 7 avril 2026.
- Louisiana Museum of Modern Art. Pia Arke. Humlebæk, Louisiana Museum of Modern Art, 2021. Site web consulté le 7 avril 2026.
- Manif d’art. « Pia Arke ». Dans Manif d’art 12 – La Biennale de Québec. Québec, Manif d’art, 2026. Site web consulté le 7 avril 2026.
- Manif d’art. « Françoise Sullivan ». Dans Manif d’art 12 – La Biennale de Québec. Québec, Manif d’art, 2026. Site web consulté le 7 avril 2026.
- Sullivan – Une ligne imaginaire. « Album Danse dans la neige (1948), 1977 ». Site web consulté le 7 avril 2026.
- Littératures inuites – UQAM. « Arke, Pia ». Site web consulté le 7 avril 2026.